Lorsque j'ai entamé ma recherche sur les compositrices françaises du XIXe siècle à la fin des années 1990, je suis vite arrivée à la conclusion que l'histoire de la musique mentait par omission. Je trouvais beaucoup plus de compositrices que je ne l'aurais pensé et je constatais une très grande différence entre le statut qu'avait pu avoir telle ou telle de son vivant, et sa quasi-absence, ou pour certaines simplement leur absence, des ouvrages d'histoire de la musique. Notons que c'est un phénomène observé par toutes les personnes qui travaillent sur les femmes artistes du passé.
J'ai depuis approfondi mes recherches à ce sujet et j'en suis arrivée à penser que les musicologues portent une responsabilité bien plus grande que je ne le croyais dans ce quasi-effacement des compositrices. L'idée d'une décantation naturelle ne laissant surnager que les œuvres de valeur est simpliste.
Il faut en effet distinguer deux histoires de la musique. Celle des musicographes, une production multiforme jusqu'à la fin du XIXe siècle, et celle produite par les musicologues à partir du début du XXe siècle, après la création à Berlin en 1898 de la Internationale Musik Gesellschaft qui marque les débuts d'une « science de la musique », et qui aura un retentissement dans le développement de la discipline dans le monde entier.
Comme certaines personnes avant moi, puisque l'intérêt pour les compositrices s'est développé depuis les années 1970, j'ai trouvé des informations et des pistes pour des recherches ultérieures dans les travaux des musicographes du passé : dictionnaires de femmes célèbres, dictionnaires de musique allemands des XVIIIe et XIXe siècles, et spécifiquement pour la France, le Dictionnaire historique des musiciens de 1810, la Biographie universelle des musiciens parue dans les années 1830 et augmentée trente ans plus tard, les articles de Maurice Bourges sur les femmes compositeurs en 1847, le Grand dictionnaire universel de Pierre Larousse, La Grande Encyclopédie, le Dictionnaire des opéras, etc. L'intérêt croissant des musicographes pour les compositrices correspondait au développement significatif des activités des musiciennes professionnelles tout au long du XIXe siècle. Je n'ai pas la place ici d'aller dans les détails, mais tout laissait espérer que la modeste floraison de compositrices au XIXe siècle allait considérablement s'amplifier au siècle suivant. La profession de compositrice devenait attirante pour les musiciennes, comme en témoigne le nombre grandissant d'étudiantes en composition au Conservatoire de Paris et à la Schola Cantorum à partir de 1900. Je parle là de la France, mais le phénomène s'observe dans d'autres pays.
Le développement de la musicologie va arriver en renforcement de cette réaction. Et pour illustrer mon propos, je vais prendre l'exemple de Michel Brenet. Considéré comme un des fondateurs de la musicologie française, Michel Brenet a donné des années 1880 jusqu'à sa mort en 1918 un œuvre considérable qui fait encore autorité de nos jours par une méthodologie impeccable. Je cite son collègue Lionel de La Laurencie dans sa nécrologie: « [...], elle va renouveler cette science encore bien hésitante. Elle lui donnera des bases solides et en fera l'égale des autres sciences historiques ». Elle, car Michel Brenet était une femme, Marie Bobillier. Seule femme musicologue en ces débuts de la musicologie, elle a aussi été le seul musicologue de cette époque à s'intéresser aux compositrices. Elle publie en 1894 dans la revue L'Art un article pionnier, « Quatre femmes musiciennes », la première étude approfondie sur le sujet, consacrée à Élisabeth Jacquet de la Guerre, Hélène de Montgeroult, Louise Bertin et Louise Farrenc.
Le système universitaire favorise aussi l'immobilisme : il est difficile de devenir musicologue en institution quand on travaille sur des sujets hors du mainstream. Et immanquablement, les musicologues au parcours traditionnel vont former des étudiantes et des étudiants à leur image. Il n'est donc pas étonnant que les manuels utilisés dans le système scolaire perpétuent la vision d'un monde musical masculin. Un article publié par Caroline Ledru dans l'ouvrage récent La musique a-t-elle un genre ? montre l'ampleur de ce phénomène pour l'enseignement de la formation musicale en conservatoire.
J'ai présenté ce texte à la journée "Programmer les compositrices" organisée à Paris par le CDMC au Studio de l'Opéra Bastille le 15 mars 2019.